Abbaye du Relec, les compagnons sauvent le retable
Rongé par l’humidité, le retable de Notre-Dame-du-Relec reprend formes et couleurs grâce au chantier-école des Compagnons du Devoir.
Nichée dans un repli de terrain des montagnes d’Arrée, l’abbaye cistercienne du Relec, commune de Plounéour-Menez, a perdu ses moines depuis plus de deux siècles. Beaucoup de ses bâtiments n’existent plus que sous forme de vestiges. Mais il reste l’église abbatiale, un superbe monument d’art roman maintes fois remanié depuis le XIIe siècle. Aujourd’hui encore, cette église est au centre d’un pèlerinage annuel, le 15 août, jour du grand pardon. On vient des trois anciens évêchés de Léon, de Cornouaille et de Tréguier pour faire le tour de l’autel de Notre-Dame-du-Relec et recueillir l’eau des trois fontaines, souveraines, dit-on, contre les coliques et les hernies… Dès l’entrée, les fidèles se rendent compte que l’église est orpheline des constructions qui la flanquaient puisqu’un magnifique escalier orné de balustres de granit, qui menait autrefois au dortoir des moines, se heurte aujourd’hui à une paroi murée. Aiguillonné par l’association “Abbati ar Releg”, qui orchestre le renouveau des lieux en y organisant des concerts et en créant un centre d’étude de la voix, le Conseil Général du Finistère, propriétaire depuis une trentaine d’années, a pris conscience de l’intérêt de ce témoin de l’art religieux du haut Moyen Age et continue de mener des travaux destinés à conforter l’édifice, rongé par l’humidité.
Une date : “1635”. Dans cette même ligne, le conservateur des objets d’art et des antiquités du département du Finistère, Isabelle Gargadennec, estima qu’il était plus que temps de soustraire aux ravages des vers et des champignons le retable de Notre-Dame-du-Relec, installé dans une chapelle latérale. Le retable, pièce du XVIIIe siècle, abritait dans une niche supérieure la statue de pierre polychrome d’une Vierge à l’Enfant, antérieure d’au moins trois siècles à l’écrin que lui avaient confectionné les artisans artistes travaillant pour les moines. Dans l’attente d’une restauration, le retable, inscrit à l’Inventaire des Monuments Historiques, fut traité contre tout risque de pourriture et mis en caisse.
C’est alors qu’intervint le prévôt des Compagnons du Devoir, Daniel Vigouroux. Le responsable brestois de ce mouvement qui, depuis des siècles, forme les meilleurs ouvriers explique : «Nous étions à la recherche d’un chantier-école, afin qu’un menuisier ait l’occasion de perfectionner son art sur une pièce de belle facture que l’on pourrait ensuite montrer à travers la France comme témoignage d’un savoir-faire exemplaire. Le retable convenait parfaitement.» Une convention entre les parties fut signée et l’œuvre rejoignit l’atelier mis à la disposition des Compagnons par un professionnel du bois, restaurateur d’art issu de leurs rangs, installé dans un lieu discret des Monts d’Arrée.
A partir de janvier 2000 et pendant des mois, Charles Perdpoil, jeune homme passionné par son métier de menuisier, consacra tout son temps libre au retable. Il sut rapidement qu’à travers les siècles, il renouait le contact avec ses prédécesseurs artisans d’art puisqu’en démontant le meuble, il découvrit un papier quasi illisible derrière une moulure. Une date apparaissait cependant, “1635”, et un mot, “marraine”. Le document est actuellement entre les mains de spécialistes qui espèrent le “faire parler”.
«Une chose est sûre : le retable existait en 1680 car nous avons trouvé des documents écrits qui en font état», indique Françoise Gestin, présidente de l’association Abbati ar Releg. «Le milieu du XVIIe siècle est une période de prospérité pour l’abbaye, poursuit-elle. Cette période correspond à l’épiscopat de René de Rieux, évêque de Léon et abbé du Relec, dont on peut encore voir le gisant dans la cathédrale de Saint-Pol. Le retable dont il est le commanditaire se présente comme une pièce remarquable de la sculpture baroque bretonne, une pièce savante, comparable à celles de Rumengol ou de Commana. La finesse du travail du bois, gommée par une polychromie en forme de cataplasme, résultat de multiples badigeonnages, saute aux yeux quand on voit les sculptures décapées.»
Les sculptures qui restent ; car le retable, au Relec, avait commencé à faire l’objet d’un pillage systématique. Des morceaux de frise, des bas-reliefs, une console ornée d’une tête d’ange, entre autres, ont disparu puisqu’aux ravages de l’humidité s’est ajoutée la cupidité des hommes. Heureusement, des photos de l’œuvre avaient été prises il y a quelques décennies. A partir de ces documents, le sculpteur Marcel Le Goff, de Plozevet, a pu reconstituer l’ornementation de cette architecture de bois que le polychromiste morbihannais Poilpré a remis ensuite en couleurs.
«La philosophie de notre restauration est de sauver le maximum de ce qui existe. Nous ne reconstruisons que les pièces manquantes», indique Daniel Vigouroux. C’est le cas de l’estrade qui a complètement disparu et à laquelle un autre jeune, Pierre Trévidic, a redonné forme grâce à des planches de chêne anciennes. L’autel, en partie basse, baignait davantage dans l’humidité et a plus souffert que les niches, colonnettes et autres pinacles détachés du mur suintant.
Charles Perdpoil et son maître sont allés de découverte en découverte en progressant dans leur travail. Les traces des différentes restaurations sont apparues. En recoupant observations et documents historiques, ils ont pu dater les interventions de leurs prédécesseurs : l’autel avait été refait vers 1820 tandis que la niche de lambris de sapin accueillant la statue de Notre-Dame-du-Relec remonte au début du XXe siècle. Ils ont remarqué aussi le raffinement de l’ouvrage des sculpteurs originels, qui n’hésitaient pas à travailler la partie invisible des colonnettes.
Le retable ne retrouvera pas sa place dans l’abbaye du Relec avant plusieurs mois, voire plusieurs années. Il faut, en préalable, que le monument soit complètement assaini. Ce qui passe par différents travaux sur le bâtiment et par la mise en place d’un draînage efficace. Les Compagnons du Devoir sont pour l’instant dépositaires de l’ouvrage. Ils vont en profiter pour faire du retable la pièce maîtresse de différentes expositions. Pour cela, certaines sculptures, certains décapages et travaux de finition n’ont pas été terminés : le public pourra ainsi se rendre compte des différentes étapes d’un chantier très pédagogique.
Par Hervé Quéméner, texte publié en mai 2001 (Bretagne Magazine n°13).



