Astérix, héros breton
Le héros gaulois Asterix est avant tout un Breton. Il effectue en ce début 2001un véritable retour aux sources.
Le 31e album d’Astérix, le Gaulois, sera lancé à Rennes, pardon à Condate, les 1er et 2 février 2001. Le 15 mars, l’album sera mis en vente dans le monde entier. Quarante ans après sa naissance, le héros de bande dessinée imaginé par René Goscinny et Albert Uderzo est de retour en Bretagne ; une Bretagne que malgré des pérégrinations chez les Arvernes, au pays du pétrole, outre-Manche ou même chez les Indiens d’Amérique, il n’a réellement jamais quitté. En effet, quoi de plus celte que les druides,
les bardes, les tailleurs de granit qui sont les partenaires du héros ? Quoi de plus breton que les coupes de cervoise, les menhirs, les forêts légendaires où pousse le gui qui constituent les décors de ses aventures ?
Astérix n’est pas breton par hasard. Pour en connaître les raisons, il faut revenir plus d’un demi-siècle en arrière et plonger dans les heures sombres de la Seconde Guerre Mondiale. En ce temps-là, les Allemands à la recherche de main-d’œuvre pour soutenir leur effort de guerre font appel à des volontaires français puis instituent le STO, le Service du Travail Obligatoire. Des dizaines de milliers de bras franchissent le Rhin pour travailler dans les usines d’armement et ateliers de différentes industries.
Dans une famille d’origine italienne, le frère aîné d’Albert Uderzo, Bruno, en âge de devoir partir, décide de prendre du champ en se faisant passer pour épileptique et en rejoignant une pépinière de Bretagne où il trouve à s’employer tout en mangeant à sa faim. Il invite bientôt son petit frère Albert, alors âgé de quatorze ans, à le suivre. C’est ainsi que le futur dessinateur découvre “Les Villages”, aujourd’hui quartier ouest de l’agglomération de Saint-Brieuc.
«La région est riche de légendes, nourritures favorites de l’adolescence dont Albert se délecte. Les décors rappellent ceux de Prince Vaillant, un de ses héros préférés avec Robin des Bois ; la forêt de Brocéliande, lieu magique où se transmettaient, génération après génération, les secrets des druides, n’est pas bien loin», peut-on lire dans son récit Uderzo-Storix.
Les deux frères partagent la vie des familles briochines. Ils profitent pleinement de
ce que la région peut leur offrir. C’est en Bretagne qu’ils découvrent la mer, c’est en Bretagne qu’ils rencontrent les Résistants dont Albert s’inspirera plus tard pour camper ses personnages qui font face non plus aux Goths mais aux Romains. Les deux jeunes gens sont sensibles également à l’ambiance amicale qui baigne les rapports humains : une vraie chaleur communautaire unit les Bretons. Certes, les fêtes villageoises sont l’occasion de
beuveries de cidre, les ripailleurs un peu “chauds” se jettent à la figure des noms d’oiseau. Mais tout cela déclenche plus de rires que d’éclats de colère. Toutes les générations sont présentes, les enfants chahutent, des anciens chantent, d’autres jouent à la boule bretonne. Pour des témoins occasionnels, des enfants qui ont jusqu’à cette époque vécu dans la région parisienne, c’est du Pagnol transposé, une certaine image d’un bonheur communautaire.
Les schémas affectifs de l’équilibre du monde que chacun élabore pendant ses années d’enfance et d’adolescence vont rester très présents dans la tête d’Albert Uderzo. Lorsqu’avec son complice René Goscinny, disparu depuis un quart de siècle, il va imaginer son héros, le dessinateur vient naturellement planter son décor dans les Côtes-d’Armor. Mais où exactement ? La carte de Bretagne qui figure sur les premières pages de chaque album est toujours accompagnée d’un effet de loupe sur une partie littorale, assez précise pour faire naître des hypothèses, trop floue pour que l’on puisse identifier l’endroit avec certitude. Deux lieux se détachent : Erquy, sur la partie orientale de
la baie de Saint-Brieuc, et Le Yaudet, dans l’embouchure de la rivière de Lannion,
à deux pas de la côte de granit rose. Le maire d’Erquy, Bernard Nonnet, assume cet honneur et même le revendique.
Il raconte qu’Albert Uderzo est venu en mairie, qu’il a même dédicacé un de ses albums en précisant «l’attachement très particulier» qui le lie à cette commune. Là aussi, la formule est assez floue pour que tous les espoirs soient permis sans être confirmés. Au Yaudet, c’est l’archéologie qui parle : les vestiges d’un village gaulois de l’âge du fer ont été mis au jour et présentent des similitudes avec les vignettes des différents albums : la vérité historique plus forte que la fiction !…
Au fil des albums, le caractère du personnage principal s’affine. «Petit, pas très beau, exemple type de l’anti-héros, il est le portrait fidèle du Français actuel, avec les qualités de ses défauts et les défauts de ses qualités : râleur, bagarreur, têtu, colérique, mais aussi sympathique, courageux, honnête, rusé, fidèle et le cœur sur la main», disent les auteurs eux-mêmes. Il incarne surtout la résistance à un ordre qui lui serait imposé de l’extérieur. “Irréductible” est l’adjectif qui lui est le plus souvent accolé. C’est sans doute la vertu qu’il emprunte le plus à sa Bretagne natale. En effet, la conquête romaine, les guerres entre Bretons et Français, le rattachement du duché de Bretagne au royaume de France en 1532, l’abolition par les assemblées révolutionnaires des privilèges de Bretagne dont le fameux parlement, la lutte jacobine contre la langue bretonne, l’administration hexagonale, la mondialisation ne parviendront pas à éteindre complètement la flamme d’une Bretagne différente. L’esprit d’Astérix souffle toujours, et il est intéressant de noter que les auteurs ne s’y sont pas trompés puisque les points d’identification qu’ils mettent en avant, comme le légendaire autour des druides et de leurs pratiques religieuses, la musique du barde harpiste Assurancetourix, le thème d’ancrage permanent que constituent les menhirs, éveillent plus que des échos dans la Bretagne contemporaine. Les mythes s’épaulent les uns les autres. Le tailleur livreur de menhirs qu’est Obélix rencontre les chercheurs d’aujourd’hui qui tentent toujours de découvrir le pourquoi et le comment des implantations mégalithiques. Vraie filiation aussi entre le barde du village et le renouveau de la musique bretonne que l’on connaît de-puis une trentaine d’années. Pas vraiment aux oubliettes non plus les drui-des qui multiplient les contacts avec leurs cousins celtes d’outre-Manche. Le gui est toujours un porte-bonheur et les légendes celti-ques font encore courir les amateurs de cinéma.
En s’appuyant à la fois sur l’histoire et sur une mythologie bretonne très riche, Goscinny et Uderzo ont concocté des personnages qui vivent leur propre vie sur le papier ou sur les écrans avec une telle force que l’on ne sait plus très bien s’ils n’ont pas réellement existé.
Au moins au paradis de Toutatis.
Par Hervé Quéméner, texte publié en février 2001 (Bretagne Magazine n°12).



