Les Bretons de New York
Fuyant la misère de leurs campagnes, des milliers de Bretons sont partis gagner des billets verts à New York depuis la fin du siècle dernier. Ils y ont créé une communauté qui est restée longtemps active car solidaire. Aujourd’hui, les liens se distendent alors que les nouvelles générations d’émigrants débarquent surtout pour découvrir l’Amérique.
Manhattan, 18h30, septembre 1998. Accoudés au comptoir du restaurant le “Tout Va Bien”, une poignée d’habitués s’envoie une Budweiser, la Kronenbourg locale, en sortant du boulot. La conversation est un étonnant mélange de français, d’anglais et de breton. «Tiens, voilà la “big du” (la “grande noire”, en anglo-breton)», s’exclame Ferdinand Robin, un natif de Le Saint, dans le Morbihan, à l’apparition de la championne de tennis Venus Williams sur l’écran TV du restaurant.
Le Saint, Guiscriff, Gourin, Roudouallec, Langonnet... C’est le Centre-Bretagne qui a fourni, depuis la fin du siècle dernier, la grande majorité des troupes bretonnes de New York. Familles nombreuses pour petites fermes : l’équation est sans appel, il fallait partir. Mais pas à Paris. «Tu ne vas pas aller faire ta Bécassine là-bas», ont entendu certaines candidates au départ. Non, lorsqu’on habite dans la région de Gourin, l’émigration, c’est plein ouest, vers cette Amérique où chacun a un frère, un cousin ou un oncle qui l’attend depuis l’aventure américaine du Roudouallecois Nicolas Le Grand, en 1881. De retour au pays après quatre ans d’absence, celui qui est considéré comme le pionnier de l’émigration bretonne aux USA, avait en effet ouvert un bar où tout le pays venait écouter ses histoires et rêver de billets verts. Il a ensuite suffi de quelques autres aventuriers pour que l’Amérique soit inscrite dans les carnets d’adresses des émigrants bretons. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ils sont ainsi quelques milliers à avoir tenté leur chance outre-Atlantique. Débarquant à New York, directement de leurs fermes pour beaucoup, les nouveaux étaient pris en charge par le “réseau breton”. Avec une formule de base : logement dans l’ouest de Manhattan (où les Transatlantiques débarquaient leurs flots d’émigrants avant l’avènement de l’avion), emploi dans la restauration et loisirs avec le puissant Stade Breton de New York. «L’objectif était de faire de l’argent et de rentrer au pays quelques années plus tard pour acheter une maison, une ferme ou un commerce», explique-t-on à Roudouallec. Beaucoup l’ont fait, mais nombreux sont les Bretons qui ne rentreront jamais. Les conditions de vie aux États-Unis faisaient en effet retarder le retour «d’un ou deux ans» et, pendant ce temps-là, le compteur continuait de tourner : les enfants grandissaient dans les écoles américaines, rendant le retour chaque année moins évident. Moins souhaité aussi : «Que voulez vous que j’aille faire en Bretagne après trente années passées à New York. On est finalement du pays où l’on vit». Intégrés ? Certainement. Avec pour conséquence la désintégration inévitable de la communauté bretonne. «Mais Bretons avant tout», assurent les derniers Mohicans du “Tout va Bien”.
Par Tanguy Monnat (texte publié en novembre 1998, Bretagne Magazine N°3).





