You are here: Home archives Ouessant, le porte-avion des oiseaux perdus
Document Actions

Ouessant, le porte-avion des oiseaux perdus





Pour les passereaux ivres de fatigue qui arrivent du nord, l’île est un havre, un pont de porte-avions sur le parcours des grandes migrations.

La lanière d’une paire de jumelles autour du cou, une longue-vue à portée de main, Yvon Guermeur parcourt l’île d’Ouessant au volant de sa très discrète voiture électrique. Avec des ruses de Sioux, il s’approche des buissons ou des pelouses rases du littoral où les oiseaux de passage sont en train de reprendre haleine. «Quelquefois, j’en trouve même sur la route ou sur la piste de l’aérodrome, au petit matin. Beaucoup de passereaux insectivores migrent la nuit et se nourrissent le jour. Ils atterrissent à Ouessant, attirés par les phares.»
Les escales réparatrices dans l’île se déroulent surtout à l’automne : Ouessant joue le rôle d’une sorte de porte-avions ou d’une station-service sur la route des grandes migrations entre l’Europe du Nord où les oiseaux ont passé l’été et l’Afrique où ils vont prendre leur quartier d’hiver. Certaines espèces demeurent une semaine ou dix jours. D’autres se contentent d’une courte escale.
«La disparition de l’agriculture a multiplié les friches où les oiseaux trouvent des mûres et des prunelles dont ils se gavent. Les premiers à passer sont les phragmites des joncs qui sont là dès la fin juillet. Ils ne consomment qu’une espèce d’insectes des roseaux qui disparaît vers le 15 août. Alors, ils se font des réserves sous forme de graisses qui peuvent doubler leur poids. Puis, ils s’envolent vers les marais ensoleillés, par exemple ceux de l’embouchure du Guadalquivir.» Yvon Guermeur observe parfois des bandes de centaines de milliers d’oiseaux : chaque année, plusieurs millions de rouges-gorges font escale à Ouessant sous l’œil ébahi de leurs frères d’espèce qui, eux, sont sédentaires et qui, comme des insulaires au débarquement du courrier, regardent passer les touristes…
Au printemps, les visites de passereaux sont plus rares : «Les oiseaux sont poussés par l’instinct de reproduction et ils ne s’attardent pas en chemin : ils vont directement des pays chauds vers les lieux de leur nidification. On ne recense que quelques limicoles et des passereaux qui repartent vers l’Islande ou l’Ecosse, comme les traquets-motteux ou les pouillots-fitis, sortes de petites fauvettes.»
L’ornithologue se cale souvent à l’abri des rochers de la pointe de Pern et il regarde l’horizon, à la recherche des oiseaux perdus. «Au début de l’automne, on en voit qui passent en bandes vers le large, tôt le matin. Quelques heures plus tard, ils reviennent, se repèrent grâce à l’île et s’orientent au sud-est pour reprendre leur chemin vers l’Afrique, en longeant le golfe de Gascogne.»
Contrairement à ce que l’on croit, l’instinct des oiseaux migrateurs n’est pas infaillible. Il arrive que des bandes entières se perdent en mer. Ou bien que des oiseaux dont le biotope d’origine est bien éloigné de celui de la pointe de Bretagne échouent à Ouessant.

«J’ai vu, une fois, un pétrel géant de l’Antarctique et, presque chaque année, un albatros», dit Yvon Guermeur qui observe beaucoup plus fréquemment des oiseaux africains, perroquets et tisserins qui s’envolent d’un pont de navire quand ils aperçoivent une terre mais qui n’ont aucune chance de survie sous nos latitudes. Ou encore des américains qui ont traversé l’océan portés par les vents au cœur d’un grand système dépressionnaire. «On ne sait pas trop ce qu’ils deviennent. Ils ne trouvent pas ici la possibilité de se reproduire.»
Ces observations exceptionnelles ponctuent un travail de comptage des oiseaux de mer qui ne s’arrêtent pas à Ouessant mais traversent le ciel de l’île : puffins, pétrels, sternes, fous de bassan, etc. Régulièrement, il faut aussi surveiller les populations d’oiseaux qui nichent sur l’île et qui pour certaines sont en nette régression. C’est le cas du grand gravelot dont il ne reste plus qu’un couple ou bien des traquets-motteux dont la colonie se résume à une trentaine d’individus.
«La sur-fréquentation des pelouses littorales par les vélos, le piétinement des marcheurs, les voitures qui sortent des voies goudronnées leur portent de rudes coups», regrette Yvon Guermeur.
L’ornithologue ne se contente pas de sa première passion pour les oiseaux qu’il guette, photographie, croque et peint. Il scrute aussi la surface des flots pour observer les mammifères marins : «Quelques rares spécimens d’orques, parfois des grands cachalots, très souvent des dauphins communs dont un groupe de cinquante à soixante croisent dans les parages. Et puis les phoques de l’archipel de Molène qui s’aventurent autour de l’île.» De temps en temps, il voit aussi une tortue-luth, égarée loin de ses eaux chaudes. Aussi exotique qu’un perroquet.

Par Hervé Quéméner, texte publié en août 2001 (Bretagne Magazine n°14).


Rechercher