Bréhat, les yeux au ras de l'île
Labyrinthe d’îlots, de courants et de balises, l’archipel de Bréhat est un merveilleux terrain de jeux pour les amateurs de rase-cailloux. Le kayak y est roi.
Pointe de l’Arcouest, 8h15, mai 2001. Mer belle, ciel au bleu fixe : la journée idéale pour une visite à Bréhat. Trois kilomètres à peine m’en séparent. De l’autre côté du Ferlez, le bras de mer qui sépare l’archipel du continent, la côte sud aligne ses couleurs entre les bleus de la mer et du ciel : une couche de lichen noir, une couche de lichen jaune, une couche de granit rose, une couche de verdure dominée par des pins. L’île a des allures méditerranéennes. J’y ai d’ailleurs rendez-vous avec un dénommé Amar, moniteur de voile aux Albatros, le centre nautique de Bréhat.
Un quart d’heure de traversée, débarquement à la cale 1 du Port Clos (le port dispose de trois cales, utilisées au gré des marées) et me voici, perdu mais content, dans les venelles de Bréhat. Les jardiniers des maisons secondaires s’activent à tondre les pelouses et couper les haies : les longs week-ends de mai vont voir débarquer les heureux propriétaires.
Amar m’attend à La Chambre, à l’est. La Chambre est une alcôve, un havre de paix aux eaux turquoise qui se faufile entre l’île principale et Logodec (l’île des souris). Le zodiac des Albatros y est encore à flot. «Mais il ne faut pas traîner, me prévient Amar. Dans peu de temps nous ne pourrons plus passer.» Car la mer descend. Vite.
Mètre par mètre, d’autres Bréhat apparaissent, toujours plus étendues sur l’eau, plus rocailleuses aussi. Dans l’archipel, quatre-vingt-seize îlots ne sont jamais recouverts par les flots, mais à marée basse, ils se comptent par centaines, quasiment tous nommés par des générations de Bréhatins qui ont eu à les éviter ou à les classer parmi leurs coins à homards et à crevettes.
Nous voilà partis pour un tour de Bréhat. Amar met cap au nord, il souhaite me montrer l’île Lavrec avant que le passage ne se ferme. Le grand zodiac rouge économise ses deux cents chevaux pour passer tranquillement dans d’étroits et invisibles chenaux.
L’île Lavrec est certainement la plus connue de l’archipel : c’est ici que fut fondé, au Ve siècle, le premier monastère de la Bretagne armoricaine. «Nous allons passer au-dessus du chemin de roches bâti par les moines» me prévient Amar.
L’homme connaît l’île comme sa poche. Voilà dix ans qu’il la pratique comme moniteur en planche à voile, en dériveur ou en catamaran. «Sous l’eau aussi, quand je veux me mettre un peu au calme, l’été.» Depuis quelques années, le kayak a également fait son apparition au club des Albatros : l’embarcation est en effet idéale pour faire du rase-cailloux dans l’archipel. Et attire petits et grands. «Lorsque nous partons en excursion avec des adultes, je leur apprend à lire une carte marine et c’est ensuite à eux de tracer une route en tenant compte des courants et des marées.» Et voguent les kayakistes, qui filent au ras des flots le long d’un univers dont Amar leur donne les clefs.
Les pains de sucre blancs posés sur les rochers sont des amers ; les tiges rouges, vertes s’appellent plutôt des perches. Et puis il y a les tourelles et les phares du Paon et du Rosedo... Amar est intarissable. «Les cormorans et les homards sont à l’est de l’île, tandis que les lançons, et donc les bars, sont plutôt à l’ouest, dans le chenal du Trieux, là où l’on trouve des bancs de sable», poursuit-il alors que nous croisons Alain, l’un des deux pêcheurs professionnels de l’île.
L’ouest, nous y sommes. Dans le Kerpont plus précisément, le passage entre l’île principale et l’île Beniguet, «achetée l’an dernier plusieurs dizaines de millions de francs par un particulier». Avec la descendante, le courant fait pousser quelques bonnes vagues sur notre chemin. Pas de problème pour le zodiac des Albatros. Nous passons maintenant devant le moulin du Birlot puis le port de la Corderie (l’ancien port de Bréhat, avant la construction du port Clos). Au nord de l’île, le paysage change. Terminé l’ambiance méditerranéenne. Nous sommes face au vent dominant de nord-ouest, la végétation est rase, bien plus proche de l’Irlande que du sud de la France. La mer est plus agitée, plus menaçante malgré le soleil de plomb qui fond sur Bréhat.
Amar doit rentrer maintenant. Cet après-midi, il accompagne une classe sur la grève pour fabriquer un aquarium. Il me dépose sur la cale 3. La 1 et la 2 sont à sec. La mer est basse et l’archipel s’est rapproché du continent.
Par Tanguy Monnat, texte publié en août 2001 (Bretagne Magazine n°14).



