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La petite Bretagne du Périgord




«Presque toutes les familles ont immédiatement adopté la cuisine du Périgord. Mais certains soirs, mes parents fermaient la porte de la maison. Si un voisin s'était annoncé, on aurait eu le temps de cacher le chaudron. »

Le chaudron, c'était celui qui avait servi à faire cuire la bouillie d'avoine, un repas de pauvre dont ils avaient un peu honte mais qui sentait si bon la Bretagne des années 1920 que ces émigrants venaient de quitter. Entre nostalgie du pays natal et désir d'intégration, la première génération des Bretons d'Aquitaine a fait son chemin sur les rives de la Dordogne et du Dropt. Aujourd'hui, la quatrième génération s'est fondue dans le paysage, avec parfois, mais pas toujours, au fond du cœur, un sentiment d'appartenance à une diaspora de moins en moins palpable.

Dans le premier quart du XXe siècle, un paysan qui partait pour Paris ou pour l'Amérique laissait derrière lui sa culture quotidienne et souvent sa pratique religieuse. En Périgord, c'était bien différent : ses chevaux étaient à l'écurie, ses "armoricaines" ou ses "pie-noires" paissaient dans le pré. Et à quelques kilomètres, l'aumônier de la colonie, issu du diocèse de Quimper et de Léon, était le recours de son âme, son avocat pour les baux de fermage ou de métayage, le conseiller de ses problèmes d'argent, le confident de ses choix matrimoniaux et éducatifs.

Une émigration organisée

Le départ d'agriculteurs bretons pour l'Aquitaine est l'un des rares exemples d'émigration organisée du XXe siècle. Cette aventure tient en quelques lignes dans l'histoire de la Bretagne et des Pays Celtiques (Editions Skol Vreizh) : «L'Office Central des Associations Agricoles de Landerneau organise, au cours des années 1920, l'émigration dans le Sud-Ouest de la France, de quelque

1 500 familles paysannes venues surtout du Léon, de façon à réduire la pression démographique».

C’est-à-dire environ 15 000 personnes car les familles sont très nombreuses dans une Bretagne où les enfants sont considérés comme un don de Dieu, et où les méthodes limitant la conception sont sacrilèges.

«Avec une petite ferme en location et dix enfants dont deux déjà mariés à faire travailler et à nourrir, comment voulez-vous que mon grand-père s'en sorte ?», interroge Angeline Taudière, née

Le Gall, il y a sept décennies, à Ploudiry. Comme les Pape de la même commune, comme les Jaffrès, les Brochec ou les Rannou, de Lampaul-Guimiliau ou de Guiclan, comme les Le Bot de Pouldreuzic, les Le Gall tournent les yeux vers les terres libres du Périgord du sud, à cheval sur les départements de la Dordogne et du Lot-et-Garonne.

En 1925-1930, ils ne sont pas dans les tout premiers à partir. La fin, en 1921, du moratoire sur le montant des fermages qui avait couru tout au long de la Première Guerre Mondiale, a été l'occasion de percevoir l'acuité du grave déficit de terres libres en Basse-Bretagne, comparé au nombre de jeunes paysans en âge de s'installer. Au cours d'un congrès national de l'Union Centrale des Syndicats Agricoles, à Strasbourg, il a été décidé de mettre en place, selon les mots du chanoine François Mévellec, aumônier des Bretons d'Aquitaine pendant 25 ans, «un double inventaire : celui des terres sans paysans et celui des paysans sans terre».

L'enquête révèle que c'est en Dordogne que la terre manque le plus de bras. Des centaines de domaines sont laissés à l'abandon. Le peu d'inclination des populations pour le travail de la terre s'y double d'un nombre très faible d'enfants par foyer, handicap renforcé par l'hécatombe du conflit mondial dans les classes en âge de prendre en main une exploitation agricole.

Dans le Finistère, la situation est inverse et dès les premières semaines de l'inventaire, soixante trois familles se déclarent prêtes à tenter leur chance à 800 km de leur "pen-ty". Elles sont bientôt près de trois cents, originaires pour l'essentiel du Pays Bigouden, de la région de Châteauneuf-du-Faou et de celle qui englobe Rosporden et Scaër. Le président de l'Office Central de Landerneau, Hervé Budes de Guébriant, le député Inizan et Mgr Duparc, évêque du diocèse, suscitent, soutiennent ou bénissent la résolution des volontaires.

218 familles PIONNIÈRES

Afin de préparer le voyage de chaque famille, l'Office Central organise des missions de prospection menées par trois "pilotes", chargés d'encadrer les postulants. Ils sont là aussi pour faciliter les prises de contact entre propriétaires aquitains et candidats bretons dont le plus grand nombre ne parle que sa langue maternelle.

Le premier convoi constitué de trente-sept paysans arrive en gare de Périgueux le 14 juin 1921, accompagné des trois pilotes, M. Pierre Le Bihan, de Scaër, François Tynévez, de Plabennec et l'abbé Lanchès, vicaire au Relecq-Kerhuon. Il est attendu par toutes les instances agricoles du département. Quelques jours plus tard, au moment du retour, trente-cinq Finistériens ont un bail en poche. Trois années et sept convois plus tard, ils seront deux cent dix huit à avoir fait affaire sur les deux cent quatre-vingt-seize candidats ayant effectué le déplacement.

Peu se sont installés dans des sites isolés. Ils se concentrent dans les mêmes cantons, autour de Périgueux, de Nontron-Lanouaille, La Double et Le Bugue. On observe cependant déjà des premières implantations dans le sud de la Dordogne, près de la limite du Lot-et-Garonne, à Eymet, notamment. Ensemble, ils ne constituent que l'avant-garde d'une émigration qui va se poursuivre de manière spontanée pendant une bonne dizaine d'années. Une population paysanne, moins démunie que celle des premiers convois, va bientôt voir dans l'émigration en Aquitaine l'occasion de mieux s'établir, sur des surfaces plus grandes, avec la perspective de devenir propriétaire. Cette seconde vague s'intéresse surtout au Lot-et-Garonne. Les Bretons, par exemple plusieurs familles venues par le bouche-à-oreille de Lampaul-Guimiliau et de Ploudiry, optent pour le nord de ce département autour de Villeréal, Lauzun, Miramont, région où se pose le même problème de désertification rurale qu'en Dordogne. De la première génération il ne reste plus aujourd'hui de témoins capables de narrer les difficultés de l'acclimatation. «Mais on nous a tellement raconté tous ces épisodes que c'est un peu comme si nous les avions vécus», commente Angéline Le Gall-Taudière (voir page 58).

Sa famille obtient deux baux de fermage dans deux exploitations assez proches l’une de l’autre. D'autres émigrants, surtout parmi ceux qui s'installent autour de Périgueux ne bénéficient pas de ce type de baux : ils doivent se couler dans la réalité locale où le métayage est le mode de faire-valoir le plus répandu. C'est un système qui ne facilite pas l'initiative du locataire, contraint de se laisser guider par son propriétaire. «De plus, c'est un nid de chicanes», écrit même l'abbé Lanchès qui, avec son successeur comme aumônier des “Bretons du Midi”, François Mévellec, n'aura de cesse d'obtenir la conclusion d'un bail-type, pour “ses” Bretons, habitués à être maîtres chez eux en l'échange d'un fermage convenu.

LeURS chevaux FONT SENSATION

Dès les premiers travaux, les Bretons découvrent que le travail de la terre périgourdine et ses fruits n'ont pas grand-chose à voir avec les pratiques qui ont cours sur les rives de l'Élorn. Les cultures ne sont pas les mêmes. Ils regardent avec méfiance le maïs et le tabac, considèrent avec un peu de dédain les noix et les châtaignes, pestent contre les pruniers qui entravent la rectitude de leurs sillons, regrettent de ne pas pouvoir labourer en toutes saisons comme en Bretagne. En revanche, ils adoptent rapidement la vigne. «Les voisins sont venus nous expliquer. On n'a pas été long à comprendre», dit aujourd'hui Marcel Le Bot, de Lababan en Pouldreuzic, installé depuis plus de 70 ans à Cauzac. «Après la récolte, nous avons sacrifié à la coutume de l'échange des pots de 2,5 litres : chacun goûte à la production du voisin». Les Bretons se mettent à faire “chabrot” comme de vrais Périgourdins. «Une bonne rasade de vin rouge versée dans l'assiette bien chaude avec un reste de bouillon gras : voilà qui était pour leur plaire», note Angéline Le Gall en parlant de sa maisonnée.

Les Bretons s'adaptent. Ils vont aussi influer sur la vie des paysans aquitains. Ils débarquent du train avec leurs chevaux et leurs vaches laitières. Dans le Périgord, la traction animale se pratique, sous le joug, à l'aide de vaches, lentes et peu puissantes. Le postier et le trait bretons, bientôt mâtinés d'ardennais font sensation. «C'était un jour de battage. Les vaches peinaient à traîner la machine dans une côte. Mon père a attelé ses deux chevaux et, en un instant, la batteuse était en haut», raconte Angeline qui fait remarquer aussi que les chevaux permettent des labours bien plus profonds. Ils participent également à une autre innovation apportée par les Bretons : l'enfouissement des engrais, très peu utilisés avant leur arrivée. Certains voisins autochtones les imitent. Deux émigrés bretons, MM Pouliquen et Rannou, viennent régulièrement acheter des chevaux au pays et une station d'étalons s'installe à Eyvirat, chez M. Jaffrénou. Mais la plupart des paysans gascons passeront directement de la vache au tracteur.

L'autre révolution introduite par les Bretons concerne le beurre, jamais vu jusqu'alors sur les tables périgourdines où la cuisine se fait à l'huile et à la graisse de porc ou d'oie. Les débuts sur les marchés sont timides mais bientôt les notables de chefs-lieux de canton se laissent séduire.

«D'une manière générale, nous avons vécu en bonne intelligence avec les voisins», commente Mme Taudière. «L'entraide paysanne se manifestait particulièrement au moment des battages où il fallait prévoir des repas énormes pour des tablées de cinquante personnes.  Les Gascons nous apprenaient le cycle de la vigne mais aussi celui du tabac qui occupait toutes nos soirées d'hiver : il fallait trier les feuilles et les rassembler par manoques, des petits paquets de cinquante».

La solidarité des Bretons

Dans une région qui est connue pour sa douceur de vivre, l'arrivée des Bretons ne passa pas inaperçue. «Ils nous ont appris ce que c'est que le travail», n'hésite pas à dire aujourd'hui Yves Guérin, si convaincu de son point de vue qu'il a épousé une Bretonne. «Et puis, entre eux, on sentait des liens solides». Face à un Périgourdin assez individualiste, le paysan breton développe une solidarité interfamiliale qui se traduit par l'achat de machines en commun, par le coup de main pour les grands travaux. Aujourd'hui encore, des organisations comme les CUMAS et les coopératives de toutes sortes sont animées par des descendants de pionniers bretons qui ont également créé la première Maison Familiale Rurale à Lauzun.

Une question inévitable se pose dès les premières années à toute la communauté bretonne d'Aquitaine : jusqu'à quand, jusqu'où va-t-elle rester bretonne ? «On était venu pour s'intégrer. Pas question de devenir des Amisch», (allusion à des paysans allemands établis aux Etats-Unis et chez lesquels le temps s'est arrêté il y a deux siècles), commente Mme Pouliquen, d'Agnac, dont le parcours est atypique puisqu'elle n'est arrivée en Aquitaine qu'au début des années cinquante, comme épouse d'un fils de Breton émigré revenu chercher une femme dans le Nord-Finistère. Notons au passage qu'il se présente aussi plusieurs cas contraires : des Bretonnes nées au Périgord dans les années 20 et 30 et qui reviennent en Bretagne épouser des Finistériens, connus à l'occasion des premières visites à la famille d'origine, dès la fin des hostilités de la Seconde Guerre Mondiale.

D'une manière générale, les Bretons continuent de parler leur langue maternelle en famille jusqu'à la fin de la Guerre. «A l'école, dans la cour de récréation, on parlait soit breton entre nous, soit occitan avec nos camarades. Rapidement, tous sauf ceux qui avaient plus de 50 ans, apprirent l'occitan, en plus de la pratique du français», remarque Angéline Le Gall. Certaines femmes portent encore le dimanche leur coiffe et leur châle brodé. Sur ce point, on trouve dans les écrits du chanoine Mevellec la description des surprises du pèlerinage aux sources que la plupart des familles qui, financièrement pouvaient l'assumer, firent dans les années 46 à 50 : «On assista à des choses assez curieuses : des femmes émigrées en Périgord qui avaient conservé et revêtu leur costume breton pour le Retour et qui trouvaient leurs sœurs ou cousines de même âge en costume de ville dans cette Bretagne à laquelle par un pieux devoir elles avaient gardé la fidélité jusque dans la vêture».

D'autres ont délibérément tourné la page comme le montre le témoignage de Mme Le Gall : «Avant de quitter Ploudiry, nous avons vendu les lits, de même que les costumes et les châles bretons. Nous regretterons par la suite d'avoir cédé à vil prix nos lits-clos pour acheter sur place des lits en contre-plaqué qui, à l'époque, représentaient le nec plus ultra du confort moderne ! Seuls deux vaisseliers bretons et trois armoires ont fait le voyage. Toutes les jeunes avaient abandonné le costume breton, mais les deux grand-mères portèrent la coiffe jusqu'en 1935 environ».

Un autre aspect de la fidélité aux origines passe par l'adhésion renouvelée à la foi catholique et à l’Église. On a vu que l'évêque du diocèse de Quimper ne souhaite pas abandonner ses ouailles au modèle périgourdin qui, globalement, affiche sinon une franche hostilité, du moins une grande indifférence face à la pratique religieuse. Les Bretons, habitués à l'encadrement à la fois spirituel, moral et même séculier de leur recteur, ne trouvent pas leur compte dans des églises où l'on ne chante pas, où le desservant ne vient qu'une fois par mois car il s'occupe de plusieurs paroisses, où les dimanches ne sont pas rythmés par les “pardons” et autres occasions de rassemblement qui tissent les liens sociaux.

L'abbé Lanchès, nommé aumônier de la colonie en 1925 va avoir pour tâche de remplir ce vide. Actif dans la défense des droits des métayers et des fermiers, il met également en place de nouvelles traditions de retrouvailles, anime des réunions et des pardons, occasions de prêcher en breton. Pendant un quart de siècle, jusqu'en 1959, François Mévellec va lui succéder. Forte personnalité, animateur hors pair, le futur chanoine élargit aux deux départements de la Dordogne et du Lot-et-Garonne un ministère qui était resté centré sur Périgueux. Il met sur pied des rassemblements comme en 1935 pour le “Grand Pardon”, puis pour celui de Saint-Yves à Seyches, dès 1937. Il fait sculpter une réplique de la Vierge du Folgoët qu'il installe à Cadelech. Il a la satisfaction de voir l'ordination de plusieurs séminaristes issus des familles immigrées. Le cas de la famille Jaffrès de Lampaul-Guimiliau, installée à Agnac lui fait chaud au cœur puisque quatre des fils, parmi les dix enfants de Jean-Pierre Jaffrès, sont prêtres.

«La patrie est là où l’on vit»

L'activité de l'abbé Mévellec est à la fois religieuse et sociale, politique au sens originel du terme. Le 18 mai 1938, à Bergerac, il parraine l'Union Bretonne du Sud-Ouest. Il devient une sorte de consul des “Bretons du Midi”, titre d'ailleurs du bulletin de liaison qu'il leur adresse. On retrouve son empreinte dans des initiatives comme les caisses rurales de crédit permettant aux paysans d'acquérir terres et matériel. Il noue des liens qu'il développe avec le syndicalisme agricole breton qui sert de modèle d'organisation aux émigrés. Très lié à Budes de Guébriant, il le défendra à la Libération. Son rayonnement est d'autant plus fort que se maintient la cohésion de la colonie. Mais dès la fin des années quarante, les Bretons sont soumis à des forces intégratrices, résultat normal de la réussite de leur nouvel enracinement. (On évalue à 10 % le pourcentage des retours en Bretagne). «La patrie, elle est là où l'on vit», commente Marcel Le Bot qui a épousé une femme du Lot-et-Garonne. Le signe le plus tangible de cette intégration est effectivement le mariage mixte tandis que la pratique religieuse des enfants d'émigrés s'aligne petit à petit sur celle des familles occitanes. Aujourd'hui, dans les réalités de la vie économique et professionnelle des descendants, les aspects spécifiquement bretons ne sautent pas aux yeux. Presque tous parlent avec l'accent gascon. Il faut aborder des retraités pour entendre quelques mots de breton. Les troisième et quatrième générations ne sont pas davantage que leurs voisins attirées par le travail de la terre. La mécanisation des cultures dont le symbole le plus frappant est visible à La Moutolle, fief des Le Gall, (un seul arrière-petit-fils cultive les 100 hectares du domaine, là où s'échinaient vingt personnes), a cassé la communauté rurale, rempart des traditions. Mais la flamme bretonne continue de briller dans les yeux de ceux qui, encore emmaillotés, ont dormi leur première nuit d'aventure, dans les années 20, sur les banquettes du train Quimper-Bordeaux. A l'heure de la retraite, ils multiplient les échanges et les voyages : les événements familiaux, les vacances, la recherche généalogique entretiennent un double flux entre Bretagne et Périgord.

Ils sont encore cousins... à la mode de Bretagne.

 

Environ 15 000 paysans bretons ont émigré dans le Sud-Ouest entre 1921 et 1939, à la recherche de terres libres. La quatrième génération se dit toujours bretonne...avec l'accent gascon !

Par Hervé Quéméner (texte publié en automne 1998, Bretagne Magazine n°3).

 

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