Le Bagad Kemper au sommet
Seize fois championne de Bretagne des bagadou, la formation quimpéroise participe depuis cinquante ans à la renaissance d’une musique bretonne aujourd’hui plus conquérante que jamais.
Qui s'entraîne dans un gymnase, se met au vert avant les grands rendez-vous et joue une fois par an la finale de sa discipline dans un stade de football breton ? En Avant Guingamp ? Le Stade Rennais ? Les Merlus de Lorient ? Perdu. C'est du bagad Kemper qu'il s'agit, une solide équipe de quarante joueurs qui ne chaussent pas les crampons pour taper dans la balle mais font résonner batteries, sonner cornemuses et bombardes. Plutôt bien d'ailleurs. Cette année encore, et pour la quatrième fois en cinq ans, la formation quimpéroise est championne de Bretagne des bagadou. Et se verrait bien gagner un troisième titre consécutif l’an prochain, date de son cinquantième anniversaire.
L’histoire du bagad cornouaillais débute en octobre 1949. Après les Cheminots de Carhaix et la Kevrenn Rostren (Rostrenen), la Kevrenn C'hlazig, futur bagad Kemper, voit le jour. En Bretagne, l'heure est à la reconquête d'une musique traditionnelle moribonde depuis la fin du siècle dernier : rois des fêtes et des noces d'antan, les sonneurs de bombarde et de biniou ont presque tous cessé de jouer au milieu du XXe siècle.
Conséquence, notamment, de l'exode rural, les occasions de sonner se sont en effet raréfiées au lendemain de la première guerre mondiale. Les interventions des musiciens durant les noces sont ainsi de plus en plus brèves, et les grands travaux agricoles, auparavant l'occasion de grandes fêtes, nécessitent, avec l’arrivée des machines, de moins en moins de main-d'œuvre. Parallèlement, de nouveaux instruments ont le vent en poupe. Le couple biniou-bombarde subit la concurrence de la clarinette et de l'accordéon : la java est plus à la mode que la gavotte.
Le renouveau de la musique bretonne viendra d'une poignée de jeunes musiciens qui, en 1943, créent Bodadeg ar Sonerion (BAS), l'Assemblée des sonneurs. Pour Polig Monjarret, Dorig Le Voyer, Joseph Le Penven et consorts, l’objectif est de faire renaître cette musique bretonne menacée de disparition. Le concours des bagadou, lancé en 1949 par BAS, est l'un des instruments de cette politique de reconquête axée sur la formation des joueurs.
C'est dans ce contexte que le bagad Kemper fait ses premières armes. Avec succès : en 1951, les Quimpérois sont sacrés champions de Bretagne lors des fêtes de Toulfoën, à Quimperlé.
«Lorsque tout a démarré, c’était une bande de jeunes de bonne volonté qui ne jouaient pratiquement que des airs à marcher», raconte Loeiz Ropars, premier président du bagad. Chanteur, danseur et sonneur, fondateur du cercle celtique de Quimper, Loeiz jouera, dit-il, le rôle de «relais avec la tradition». «J’ai appris des airs à Ronan Cadiou, le créateur du bagad, comme je l’avais fait avec les anciens, de façon empirique.»
Le bagad s’offre son «manoir»
A l’époque, nous sommes en effet loin des prestations magistrales réalisées par les bagadou d’aujourd’hui. Les jeunes joueurs ont des techniques à apprendre et un répertoire à créer pour ces nouvelles formations que constituent les bagadou. Mais qu’importe l’ampleur du chantier, le manque de technique instrumentale sera compensé par une énorme volonté et, pour certains, la perspective de reconstruire un monde.
«J’ai vu les années 30. J’ai vu l’accordéon remplacer la bombarde et le biniou, deux instruments qui mettaient pourtant de l’allégresse dans un cortège comme ne le faisait pas le petit accordéoniste tout seul. Alors, lorsque de temps en temps l’on entendait sonner, on sentait confusément qu’il y avait un monde qui était tombé en désuétude. Et on voulait le retrouver», poursuit Loeiz Ropars.
Après sa première victoire de 1951, le bagad Kemper semble sur la bonne voie : l’association change de locaux de répétition, achète de nouveaux instruments à Jersey, enregistre deux disques 78 tours... Le groupe fait également ses premières sorties à l’étranger : à Insbrük, en Autriche, puis aux fêtes de Genève. Mais la mécanique s’enraye, les départs à l’armée déciment la formation et, de 1954 à 1959, le bagad ne participe plus au concours.
Il faudra attendre 1967 pour voir les Quimpérois réintégrer l’élite des bagadou. Le bagad est alors à une période charnière de son existence. Celle où l’on assiste à un «déclic au niveau de l’apprentissage, à un souci de maîtrise technique de l’instrument beaucoup plus approfondie», se souvient Erwan Ropars, fils de Loeiz, penn-soner du bagad pendant un quart de siècle.
Durant les années 70, certains musiciens traversent ainsi régulièrement la Manche pour se frotter aux très réputés sonneurs écossais. Mais que l’on ne se méprenne pas, il s’agissait seulement «d’utiliser une technique. Notre répertoire breton a sa propre identité», précise Erwan Ropars.
C’est également au cours des années 1970, en 1974 plus précisément, que le bagad fait une acquisition importante : le «manoir» de Kerriou C’hoat, à Saint-Évarzec, près de Quimper. Achetée en ruines, la vieille bâtisse va être rénovée en dix ans; les musiciens, parmi lesquels on trouve de nombreux corps de métiers, s’y retrouvent chaque week-end et troquent bombardes et binious contre pelles et pioches.
Lieu de répétition - c’est au «manoir» que le bagad se retrouve durant la semaine qui précède la finale du championnat des bagadou, en août, à Lorient - Kerriou C’hoat est aussi l’endroit où se forge la cohésion du groupe autour d’une platée de langoustines ou d’un verre de bière. «Le manoir est un lieu mythique explique Jean-Louis Hénaff. Nous y sommes chez nous, c’est l’âme du bagad.»
La nouvelle génération est prête
De cet «esprit d’équipe», conjugué à de nombreuses années de formation, le bagad Kemper a tiré une force qui le place depuis des années au sommet de la pyramide : seize titres de champions de Bretagne, le palmarès est éloquent. Et connu d’un cercle d’amateurs qui s’étend chaque année. Car le rêve des pionniers de BAS est devenu réalité. Des milliers de sonneurs sont aujourd’hui recensés et l’engouement croissant pour la musique bretonne a fait de certains bagadou, dont bien sûr celui de Quimper, de véritables phénomènes médiatiques.
Tournées à l’étranger, apparition aux Victoires de la Musique ou à la finale de Questions pour un champion, en compagnie de Dan Ar Braz et de son «Héritage des Celtes», concerts avec Johnny Clegg... : le bagad Kemper est partout. Ambassadeur d’une ville, et hors des frontières bretonnes, d’une région, le bagad Kemper ne représente, avec
400 000 francs de budget annuel, qu’un «poids économique mineur», explique son président Jacques Corbin. «Mais des synergies entre la culture et l’économique commencent à exister», poursuit-il. Et certaines entreprises qui ont axé leur communication sur leur identité régionale ont bien compris que le bagad «sent bon la Bretagne».
«Ces entreprises nous aident, mais cette contribution restera discrète, assure Jacques Corbin. On ne verra jamais le bagad Kemper défiler avec un logo sur la grosse caisse comme cela se fait depuis des années en Écosse.»
Mais verra-t-on encore le bagad défiler dans vingt ans ? La dynamique insufflée au milieu de ce siècle ne va-t-elle pas retomber un jour ou l’autre ? Jean-Louis Hénaff ne s’inquiète pas. L’aventure des bagadou est «comme un château de cartes qui s’est monté petit à petit, nous n’en avons pas encore vu le bout», estime-t-il. Et il est vrai que les bases du château semblent solides. Comment s’inquiéter lorsque l’on voit toute une jeune génération qui pousse pour arriver elle aussi au sommet. Au bagad Kemper, une école de musique a ainsi été créée pour les enfants de sept à dix ans : les grands y enseignent leurs connaissances aux petits. Ceux-ci font ensuite leurs classes dans deux bagadou - le bagadig et le bagad Glazik - qui participent également, avec succès, à des championnats de troisième et cinquième catégories où le niveau est déjà élevé. «Ils jouent mieux que les première catégorie d’il y a cinquante ans, constate Loeiz Ropars. Les bagadig... Jamais on aurait imaginé cela lorsque tout a commencé."
Par Tanguy Monnat (Texte publié en novembre 1998, Bretagne Magazine N°3).



