Un été dans les îles
Rêves d’îles...
J amais les îles n’ont autant attiré qu’aujourd’hui. On se bouscule sur les embarcadères, on se presse dans les navettes et autres courriers. D’où vient cette fascination croissante ? «Sur une île, je me sens encore plus en vacances que sur le continent», admet ce jeune père de famille rencontré sur le quai du Conquet, en partance pour Molène. «Là-bas, je sais que mes enfants vont pouvoir courir sur les chemins sans risquer d’être renversés par une voiture. Pas de bruit, sinon celui de la mer. Pas de stress sinon celui, presque jouissif, de se dire qu’on a peut-être une chance de rater le dernier bateau et donc de se débrouiller pour se loger sur place.» Le départ du dernier bateau ? Le moment le plus attendu par les usagers permanents de cet espace qui n’est déjà plus la terre mais pas encore tout à fait la mer. Au fond de chacun, un Robinson sommeille et même si elles sont difficiles à trouver, il existe encore à la pointe de Bretagne quelques îles quasi désertes où l’on peut imaginer, l’espace de quelques heures, ou pour la vie entière, si l’on peut s’approprier les quelques hectares du lieu, être seul au monde.
«La fascination qu’engendre la fréquentation permanente ou occasionnelle d’une île est un phénomène indéniable», explique Louis Brigand, maître de conférences de géographie à l’Université de Bretagne Occidentale à Brest, et spécialiste de la vie insulaire. Il est lui-même «collectionneur d’îles et d’îlots» et il note scrupuleusement le moindre îlot qu’il a pu aborder ou observer. Il en est, dans les îles et îlots du Ponant, à la 976e observation et au 383e débarquement et ne va pas s’arrêter en chemin. «En dehors du visiteur à la journée qui constitue le plus fort contingent, on peut distinguer sommairement trois catégories d’usagers : l’insulaire, le résidant secondaire et le propriétaire d’île privée» explique l’universitaire. L’insulaire, c’est celui qui passe l’hiver dans son île et dont les membres décédés de la famille sont enterrés sur place. Le nombre de ces insulaires est fluctuant. Il a connu son apogée au début du XXe siècle. Depuis les années cinquante, il est en diminution, mais il serait hasardeux de penser que “l’espèce” est en voie de disparition. Chaque époque a fourni aux îles une fonction qui a justifié le maintien de sa population : ligne de dernière défense des villes du continent ou port avancé, plus proche des lieux de pêche. «Cette fonction fut évidente à Groix et à Belle-Ile, qui ont vu fleurir les conserveries au temps des bateaux de pêche à la voile qui ne voulaient pas perdre un jour de travail en rentrant à Lorient», dit Louis Brigand. A partir de l’entre-deux-guerres, les îles sont entrées en déclin démographique. Des coups récents leur ont été portés par la crise de la pêche et aussi par la baisse très sensible des embarquements sur les navires de la Royale ou de la Marine marchande. Mais de nouvelles fonctions, liées essentiellement au tourisme, sont en train d’influer sur la tendance.
Les résidants secondaires sont de plus en plus nombreux et ils s’approprient les attributs de la vie insulaire, «parfois jusqu’à la caricature», comme le note le géographe qui assure pouvoir identifier l’extérieur des maisons mais aussi leur intérieur reconstitué au premier coup d’œil : «Certains tombent dans un véritable pastiche, avec les meubles, les ustensiles, les bibelots authentiques de l’île. Mais cette tendance traduit souvent un attachement véritable à leur île. Une personne dont la famille possède une résidence secondaire à Bréhat depuis trois générations me tenait récemment des propos indiquant que sa vie à Paris est devenue comme une parenthèse. Elle se sent de Bréhat et se revendique comme telle. Les gens recherchent leurs racines. Ils les trouvent plus facilement dans une île dont les dimensions restent humaines.»
Quant aux propriétaires d’îles privées, ils réalisent un rêve en investissant des sommes parfois très conséquentes dans l’acquisition d’un petit paradis entouré d’eau. «Chacun veut être roi» de son espace. Cela dit, ne risque-t-on pas de faire vite le tour de son domaine, qu’il soit exclusif ou partagé avec des centaines de permanents et de résidants ?
«Il ne faut pas croire que les gens finissent par s’ennuyer dans les îles. Les gens sont heureux d’appartenir à cet univers qu’il ne faut pas voir comme clos et qui se restreindrait à sa dimension terrestre. Au contraire, dans une île, on est plus proche de l’ouverture extraordinaire qu’apporte la mer. Celle-ci n’est pas un obstacle mais un espace. A Molène, presque tout le monde a son canot et sort en mer. Les marins assis face au port ne s’ennuient pas. Ils parlent de la mer. Il faut les regarder avec des yeux débarrassés de notre vision urbaine du monde.»
«Et puis un fait nouveau change l’état d’esprit des insulaires : c’est le succès même que remportent leurs terres au milieu de l’eau. Ils ne sont plus dans la marge mais au centre. A un moment où le discours dominant parle de qualité de la vie, les îles sont au cœur de l’actualité. Le consommateur formule des exigences en terme de qualité des produits, de traçabilité. Des labellisations plus faciles à circonscrire dans les îles, pour des légumes, le miel, la viande de mouton et pourquoi pas les poissons ou les crustacés pourraient être mises en place.»
Le géographe constate cependant que l’attrait qu’exercent les îles est à la fois leur force et leur faiblesse: préservation et sur-fréquentation sont antinomiques et des conflits apparaissent ici et là. Le promeneur à la journée dont les dépenses irriguent les restaurants et les transports fait pression sur l’environnement. Il dégrade les pelouses littorales, produit des déchets, introduit le bruit et parfois l’insécurité au point que presque tous les maires insulaires en sont à demander des renforts de forces de l’ordre pour l’été. Le résidant secondaire, lui, influe sur le coût du foncier. Dans toutes les îles, les prix de la pierre et du terrain à bâtir s’emballent. Au point que les jeunes couples insulaires éprouvent de plus en plus de mal à se loger : ils sont mis en concurrence avec des continentaux plus fortunés.
«L’espace insulaire est des plus difficiles à gérer. En contrepartie, il force à l’innovation» : Louis Brigand veut croire en priorité à la belle vitalité des îles. Demain, il reprend sa prame et sa godille vers sa 384e île du Ponant.
Par Hervé Quéméner, texte publié en août 2001 (Bretagne Magazine n°14).





