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Un hiver à Molène




"C’est chose belle et émouvante de débarquer dans une île, de découvrir, prisonnier de l’Océan, un petit univers né de l’acharnement à vivre, en dépit de toutes les forces adverses, d’un fragment d’humanité amené là par quelque rude et mystérieux hasard." Odette du Puigaudeau.

 
Midi. Le Bugale Milldiz accoste le môle en bas du bourg. Un homme saute à quai et, à la volée, il saisit le bout que lui lance un pêcheur en ciré jaune. Un troisième marin est aux manettes. Un coup en avant, un autre en marche arrière et le navire trouve sa place en quelques secondes. Le premier homme a déjà escaladé le raidillon de la jetée. Il met en marche le tracteur garé sur le haut du quai, descend sur l’étroit plan incliné et abaisse la plate-forme de chargement du véhicule. En un tournemain, une dizaine de grands bacs de plastique débordant de crustacés passent du pont au tracteur et du tracteur à l’aire de stockage. Il restera à démêler les filets où tourteaux et araignées se sont pris au piège. Dans quelques heures, l’Enez-Eussa III, le courrier des îles, emportera la marée vers Brest ou Le Conquet. Les crustacés de Molène seront bientôt dans les viviers des mareyeurs ou en bonne place sur les étals des poissonniers.
Quatre bateaux, huit marins pêcheurs, dix fois moins qu’au milieu du XXe siècle : la flotte molénaise a fondu. Le temps des pêches miraculeuses est terminé. Les langoustes ne s’accrochent plus comme autrefois à l’extérieur des casiers que l’on remontait pleins! Mais même si, numériquement, la pêche n’assure plus le quotidien de la majorité des îliens, la tradition ne s’est pas éteinte. Que faire d’autre quand on vit au cœur d’un archipel dont le plateau rocheux est particulièrement favorable à l’épanouissement de la faune marine ?
Molène et ses voisines, Quéménes, Béniguet, Litiri, Trielen, Banneg et Balaneg, séparées d’Ouessant par le passage du Fromveur, ont toujours vécu de la mer. Pêcheurs et goémoniers se sont partagés leurs richesses, parfois au prix d’une certaine rivalité. De multiples récits rappellent ce que fut la vie rude de ces insulaires, saisonniers ou permanents. Odette du Puigaudeau en fut, au début des années trente, un des témoins directs.
Embarquée à l’Aber-Wrac’h à bord d’un petit côtre goémonier, elle embouque le chenal du Four. «Tout à coup vers le sud-ouest, dans la lumière blafarde du jour naissant, une brume étrange s’était levée, opaque, dense, se traînant bas sur l’horizon, pendant des milles. Une saute de vent la chassa vers nous, en lambeaux qui nous enveloppèrent d’une âcre et pénétrante odeur iodée. Dans une éclaircie, soudain, Molène apparut, encore voilée mais toute proche déjà, sans que nous ayons pu la voir grandir à travers les fumées qui, sur chaque îlot de l’archipel, montent sans cesse autour d’elle, comme un encens marin.»
Cette fumée est celle des fours à goémon. Les centaines de “pigouyers” de Plouguerneau, de Landéda ou de Saint-Pabu qui, de mars à septembre, passaient chevaux et charrettes sur leurs petits canots et s’armaient de faux à long manche pour moissonner les algues à Quéménes, à Banneg ou sur le Ledenez de Molène, n’ont cessé leur migration annuelle qu’au milieu du XXe siècle.
Baignant dans l’eau à mi-corps quand il fallait décharger le canot sur l’estran, les goémoniers s’usaient à un labeur éreintant qui les faisait vivre dans des campements précaires, entre des murs de pierres sèches coiffés d’une coque retournée. Au bout de leurs efforts, les récoltes dépendaient du vent et du soleil tandis qu’un danger mortel et quotidien continuait de rôder si le clapot se levait face à des embarcations chargées jusqu’au plat-bord «d’une lourde meule visqueuse».
Aujourd’hui, les fours à iode s’effacent sur les dunes, absorbés par la pelouse littorale. On ne part plus pour six mois aux îles. Cependant, à chaque belle saison, l’archipel de Molène continue d’accueillir les bateaux de quelques chasseurs de laminaires : les marins qui, pour une marée, traversent le bras de mer séparant les îles du port de Lanildut, disposent maintenant de commandes hydrauliques pour mettre en œuvre le fameux “scoubidou”, faux rotative qui simplifie le travail et décuple le rendement.
Les goémoniers de Lanildut et d’ailleurs ne sont pas les seuls héritiers de cette tradition qui s’épanouit en nombreux tentacules.

«Mon père était pigouyer.» «Mon grand-père était de Plouguerneau.» «Les parents de ma femme venaient de Saint-Pabu» : pas besoin de parler longtemps avec les Molénais pour s’apercevoir que les communautés de pêcheurs et de goémoniers n’ont pas fait que se mépriser, même si on perçoit encore au détour d’une simple intonation que l’intégration ne s’est pas déroulée sans douleur. A la pêche ou au goémon, les hommes de l’archipel ont appris la mer, ses traîtrises et le savoir-faire de ceux qui les dominent. Ainsi en est-il du sauvetage en mer.
Comme un ange gardien toujours prêt à appareiller en moins d’un quart d’heure, le Jean-Cam tire sur son corps-mort. Ce canot de sauvetage, mouillé au cœur de la vie quotidienne des insulaires, s’inscrit dans une histoire que raconte le musée du sauvetage, sur les murs du sémaphore de la Marine Nationale, planté lui aussi sous le regard des Molénais, en plein bourg. La liste des équipages, le nom des bateaux en difficulté, le nombre des naufragés sauvés en disent plus que tous les grands discours sur la compassion des Molénais.
«Un coup de sirène et on y va»
La tour carrée est désaffectée depuis 1980. Mais de sa plate-forme, toujours équipée de grosses jumelles de marine, on découvre les moindres cailloux de l’archipel. Leurs noms sont autant de souvenirs d’intervention pour la mémoire collective des sauveteurs qui armaient l’Amiral-Roussin ou le Jean-Charcot. Aujourd’hui, c’est François Tanguy qui préside la station locale de la SNSM (Société Nationale de Sauvetage en Mer). Autour de lui, les huit sauveteurs volontaires se relaient à bord du Jean-Cam, une unité de 17,60 m en polyester capable de filer seize nœuds et que commande Jean-Paul Monot. Marins pêcheurs, retraités de la Royale ou du commerce, ils sont toujours à l’écoute de la sirène à télécommande qui les jettera dehors quel que soit le temps et l’état de la mer, sachant que c’est précisément pendant les coups de chien qu’ils sont appelés.
«Nous faisons quinze à vingt sorties de sauvetage chaque année et une quinzaine d’évacuations sanitaires. En vingt minutes, on peut être au Conquet. Le canot est souvent plus rapide que l’hélicoptère qui vient de Quimper et qui passe à Brest prendre en charge du personnel hospitalier» explique François Tanguy qui a établi son quartier général à “Charcot”, l’abri de l’ancien canot. «Le CROSS-Corsen (Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage de la pointe de Corsen), à Plouarzel, active les moyens de secours en fonction du lieu et de la nature du problème. Dès qu’on nous le demande, on y va.» Le sort des naufragés se joue aussi à terre: le fonctionnement de la station SNSM réclame deux cent mille francs annuels en grande partie provisionnés par la souscription permanente des six à sept cents adhérents et le remboursement des évacuations par les assurances sociales.
La visite du musée du Drummond-Castle, derrière la mairie, est comme un prolongement de la rencontre avec François Tanguy. Ici, Gérard Caraven continue l’œuvre des sauveteurs molénais en entretenant la mémoire de l’une des plus grandes tragédies maritimes bretonnes : le naufrage en 1896 d’un paquebot britannique qui, perdu dans la brume, se déchira sur les rochers des Pierres Vertes. Près de deux cent cinquante passagers, de retour d’Afrique du Sud, étaient à bord. Seules trois personnes survécurent. L’épave a été redécouverte récemment et, émouvant témoignage, des objets ramenés du fond de l’eau rendent tangible le drame.
Que peut-on faire à Molène, en plein mois de janvier, quand on n’est pas marin pêcheur, sauveteur en mer ou descendant de goémonier ? La question n’émeut pas Marcel Masson, le maire qui souhaite encourager tous ceux qui résistent à l’appel du continent et contribuent à un développement harmonieux de l’île. «Pour cela, nous lançons des programmes d’équipements comme l’adduction d’eau».
En effet, assez paradoxalement et pendant des décennies, la préoccupation des Molènais fut de se procurer de l’eau potable. Deux puits dont celui, historique, de Saint-Ronan, peinaient à étancher la soif des habitants. Chacun prit l’habitude de recueillir l’eau de pluie dans des citernes que l’on peut encore voir au pignon de la plupart des maisons.
Lorsqu’après le naufrage du Drummond-Castle, la reine Victoria voulut remercier matériellement les Molénais, c’est tout naturellement un impluvium que ceux-ci firent financer par les Anglais. Plus près de nous, jusqu’aux années 80, un bateau de la Marine Nationale, le bien nommé Ondée, suppléait les vannes célestes certains étés. Tout a changé avec la découverte par un sourcier brestois, Pierre Stervinou, d’une nappe phréatique dans laquelle un forage collectif puise depuis une dizaine d’années. Cent sept maisons ont maintenant l’eau courante de la ville. Les branchements se poursuivent et dans les étroites ruelles qui séparent le port de l’église, on bute souvent sur un tractopelle lilliputien ou des excavations fraîchement rebouchées. Eric Cariou, plombier né à Molène, de retour dans l’île après quinze ans sur le continent, a trouvé dans la modernisation de l’adduction et des salles de bains de quoi travailler à presque plein temps sur l’île. Il fait partie des artisans et commerçants qui offrent leurs services toute l’année.
C’est également le cas de Jean Gasic, de Guillaume Bourumeau, de Frédéric Le Bousse (lire pages 22-23), mais aussi de Christophe Berthelé, charpentier-
couvreur, des Caraven, au tabac-journaux, et des familles Masson, que ce soit à la superette de
Marcel ou au café-hôtel-restaurant Kastell-an-Daol de Robert, son frère. «Les gars qui restent ici toute l’année, il faut les respecter et les aider» dit Robert Masson qui estime que le gros problème de l’île, c’est le départ des jeunes qui entreprennent, après les années de collège, des études ne les préparant pas à des métiers que l’on peut exercer sur l’île.
Ile cherche coiffeur sédentaire
«Si l’on veut que Molène cesse de se dépeupler (en un an, on a compté une naissance et quinze décès), il faut des emplois salariés. Ici, on a moins de tentations d’achat que sur le continent mais la vie est chère : deux francs de transport pour une miche de pain et en quatre ans, une voiture est morte rouillée», ajoute Robert Masson. Son frère, le maire, est aussi soucieux de l’avenir de l’île et de ses habitants. Avec son conseil et le secrétaire de mairie, Philippe Richard, il recherche des pistes : «Le ramassage du petit goémon sur l’estran recommence à intéresser les industriels. De mai à septembre, on récolte quatre-vingts tonnes. La pousse est annuelle. On peut donner du travail à des jeunes.»
Le maire souhaite stimuler l’installation de nouveaux services : «Il n’y a pas de coiffeur à demeure dans l’île. Un candidat serait bien accueilli et pourrait vivre de son activité». Il songe aussi pour cet été à un meilleur accueil des plaisanciers grâce à un nouveau plan de rade. En attendant, l’hiver à Molène est la période où chacun se ressource, repeint son bateau et amende d’algues son jardin. Mais dès que le vent s’apaise, en un clin d’œil, même en plein janvier, la mer se met à miroiter dans le chenal du Four et l’île prend des allures printanières... avant le coup de “baston” qui arrivera ce soir des Pierres Noires. La principale caractéristique du climat de Molène, c’est le changement... 

Par Hervé Quéméner, texte publié en février 2001 (Bretagne Magazine n°12) 



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